Côte ouest de la Floride, à l'orée de l'an 2000. Jimmy Wales, 34 ans, mène une vie
trépidante de courtier en Bourse et de patron du site Bomis.com, moteur de recherche qui héberge des contenus de divertissement, dont des photos érotiques.
Mais il a envie de créer l'encyclopédie du nouveau
millénaire, sur Internet : "J'étais impressionné par le mouvement du "logiciel libre" fondé sur le bénévolat, l'entraide et le partage des connaissances, qui a produit les
meilleurs logiciels du monde. Je voulais étendre ce concept au-delà de l'informatique, et créer une encyclopédie générale, gratuite et ouverte à tous, produite collectivement par les
internautes intéressés."
Jimmy Wales pose des principes "non
négociables" : obligation de rédiger les articles en respectant la règle de la "neutralité de point de vue" pour éliminer les textes militants ou tendancieux. Nupedia, son
projet, séduit deux programmeurs ; il embauche un rédacteur en chef, Larry Sanger, 31 ans, docteur en philosophie. L'encyclopédie est hébergée sur les serveurs de Bomis. Un an plus tard,
Nupedia n'a toujours pas décollé.
Les internautes qui envoient des contributions sont
rares, le processus de validation des textes par des groupes d'experts lent et complexe. Wales et Sanger créent donc un second site fonctionnant grâce à un nouveau logiciel librement
disponible et en vogue sur le Net, le Wiki ("vite", en hawaïen). Contrairement aux sites classiques, un Wiki peut être modifié à tout moment et à volonté par ses visiteurs : l'outil
idéal pour le travail en commun.
Le succès de ce site baptisé Wikipedia, est immédiat
: des milliers d'équipes se mettent à rédiger collectivement des articles sur tous les sujets, des plus sérieux aux plus futiles. Les textes sont corrigés, réécrits ou enrichis en
permanence par des bénévoles enthousiastes. Les frictions entre auteurs sont innombrables, les conflits incessants, mais l'encyclopédie prend forme. Des versions en langues étrangères
naissent sur tous les continents.
En 2002, Nupedia est abandonnée au profit de
Wikipedia, que Jimmy Wales qualifie fièrement de "bazar absolu".
Larry Sanger, fidèle au principe d'une encyclopédie
classique pilotée par des spécialistes reconnus, quitte le projet, et lance plusieurs sites rivalisant avec Wikipedia. Sans succès à ce jour.
Un an plus tard, le serveur de Bomis ne suffit plus à
gérer le trafic de Wikipedia, qui se dote de serveurs dédiés, donc coûteux. Jimmy Wales en appelle aux internautes : pour que le projet reste gratuit et indépendant, il faut qu'ils lui
adressent des dons. Pour être en règle, Jimmy Wales crée une Fondation à but non lucratif baptisée Wikimedia, domiciliée en Floride.
Chapeautant l'encyclopédie et les projets annexes,
elle sera propriétaire des équipements, des fonds et de la marque. Aujourd'hui, Wikipedia est une institution mondialement reconnue, qui s'est imposée comme référence et outil de
travail quotidien pour les internautes de tous les pays. Et Jimmy Wales vient d'annoncer, pour 2007, le lancement d'un moteur de recherche, Search Wikia, fonctionnant sur le modèle de
Wikipedia.
Cette dernière reçoit plus de 350 millions de
visiteurs par mois, ce qui la classe dans les dix premiers sites mondiaux. 300 serveurs dédiés sont installés en Floride, à Amsterdam et en Corée du Sud.
La seule version en anglais contient 1,5 million
d'articles et s'enrichit de plus de 1 000 articles par jour. Wikipedia existe en 249 langues - en tête l'anglais, l'allemand, puis le français. Elle vit toujours grâce aux dons de
particuliers et au mécénat d'entreprise. Alors qu'il s'établit à 50 000 dollars en 2004, son budget devrait atteindre 6 millions de dollars en 2007.
Au fil du temps, Wikipedia s'est dotée d'une
structure fondée sur l'équilibre et le cloisonnement des pouvoirs. Certains des "wikipédiens" les plus actifs sont promus par leurs pairs au grade d'"administrateur" (ils éditent les
nouveaux articles, surveillent les modifications, repèrent les auteurs débutants mal préparés ou les vandales). "Pour la version anglaise, ils sont un millier, explique Jimmy
Wales. Ils sont indispensables. Ils font le boulot ennuyeux et fournissent un soutien logistique aux auteurs."
Il y a aussi les "bureaucrates" qui gèrent des
petites communautés autour d'un projet local, les "stewards" qui règlent les problèmes d'organisation et de police interne, les "check-users" qui traquent les fauteurs de troubles pour
les bannir et les "oversights" qui peuvent aller jusque dans les archives pour détruire un article diffamatoire...
Pour les conflits les plus aigus, Jimmy Wales a créé
pour la version anglaise un comité d'arbitrage d'une douzaine de membres. Ses décisions sont sans appel.
D'autres pays l'ont imité, mais pas tous : les
wikipédiens allemands soumettent les conflits insolubles au vote des utilisateurs.
Pour faire fonctionner cette énorme machine, la
Fondation n'a que sept employés rémunérés ! Jimmy Wales se consacre aux relations publiques de Wikipedia (conférences, interviews, rencontres avec des responsables politiques,
économiques et scientifiques)... Il rêve d'aller en Chine, où Wikipedia est interdit : "Nous avons une version chinoise très active, grâce à Taïwan et à Hongkong, et quelques
auteurs sur le continent. Mais les autorités de Chine populaire font bloquer nos sites. Je vais aller à Pékin voir des responsables, leur expliquer qui nous sommes,
comprendre pourquoi ils font ça."
Wales a aussi créé Wikia, société commerciale qui
utilise le logiciel Wiki pour construire des communautés virtuelles de divertissement, sur les grands thèmes de la culture populaire américaine.
En septembre, il a cédé la présidence de la Fondation
à Florence Devouard, une Française de 38 ans qui réside près de Clermont-Ferrand. Ingénieur agronome, passionnée d'informatique, Mme Devouard se consacre entièrement à son
travail bénévole pour Wikipedia.
LE
MONDE le lien:http://fr.wikipedia.org/wiki/Accueil